Géopolitique technologique : il est temps pour l’Europe de jouer ses cartes

Thierry Breton, Commissaire européen pour le marché intérieur chez European Commission

De retour d’un « Tech & Chips Tour » de Washington à Tokyo puis Seoul, j’ai pu apprécier combien l’Europe géopolitique n’est pas une chimère pour peu que l’on s’en donne les moyens. 

Que ce soit en matière de semi-conducteurs ou de vaccins, l’Europe a l’excellence en recherche, la capacité de production industrielle et la volonté politique de se positionner fermement sur l’échiquier mondial.  

Mes discussions avec des industriels et autorités publiques aux US – qui se placent aussi dans le cadre du Tech and Trade Council (TTC) –  et en Asie confirment l’importance que portent nos interlocuteurs dans un partenariat avec l’Europe. Nous sommes attendus. Charge à nous de poser les jalons d’une véritable Europe géopolitique.  

Semi-conducteurs : une Europe forte pour des partenariats internationaux solides

 Tout d’abord, sur les semi-conducteurs. Alors que nous travaillons d’ores et déjà sur le « European Chips Act » annoncé par la Présidente von der Leyen, il était important d‘engager les principaux acteurs mondiaux dans le domaine, notamment en Asie (Japon et Corée), le véritable épicentre de la géopolitique des semi-conducteurs. Face aux tensions croissantes entre le G2 (US et Chine), porteuses de pénuries et d’un possible découplage technologique entre les deux blocs, l’Europe peut établir une troisième voie permettant d’assurer son autonomie tout en évitant un alignement forcé et inconditionnel. C’est tout l’objet du European Chips Act. 

Dans cette géopolitique des semi-conducteurs, les pays d’Asie du Sud-Est sont des acteurs incontournables dont les intérêts stratégiques convergent avec les nôtres. Cela ouvre des perspectives pour de solides partenariats, bâtis – comme pour tout partenariat – sur nos forces respectives et non pas sur nos faiblesses.  

Car oui, l’Europe a de très bonnes cartes en main. Nous sommes le centre mondial de recherche en matière de semi-conducteurs. L’ensemble de mes interlocuteurs publics comme privés le reconnaissent : sans l’Europe et ses centres de recherche de premier plan (IMEC, LETI, Fraunhofer), il n’y aurait pas d’avancée technologique possible. L’Europe est au cœur à la fois de la technologie FinFet nécessaire pour les puces sous les 5nm et de la technologie FDSOI cruciale pour la réduction de la consommation énergétique. Ces technologies sont vitales pour la transition numérique et verte. Le Chips Act devrait structurer cette recherche européenne, définir une feuille de route technologique et stratégique commune et maximiser le soutien financier à ces centres de rayonnement européen sur le monde. 

Sur la chaîné industrielle de fabrication, là aussi, l’Europe est très bien positionnée, en particulier sur l’équipement en machines nécessaires pour faire tourner les grandes usines de fabrication de puces (Mega FAB). De nombreuses entreprises, européennes ou non, jouent des rôles clés, par exemple Zeiss pour les instruments d’optique, Soitec pour les wafers, ou encore AML pour d’autres équipements. Mais la chaine stratégique des équipementiers dépend principalement de trois grands entreprises (et de leurs sous-traitants) sur des marchés peu concurrencés : ASML pour la lithographie, Tokyo Electron pour les instruments de coating et Applied Materials pour les instruments de « edging » et de déposition. Trois entreprises, trois continents -Europe, Japon et Etats Unis- , créant de fait une interdépendance qui pourrait être la base d’un partenariat plus large et qui rend impérative une coordination, notamment sur la question des contrôles à l’exportation. Car nous ne pouvons pas laisser partir les technologies clés en Chine et répéter, dans les semi-conducteurs, ce que nous avons vécu sur les panneaux solaires.  

Le Chips Act Européen pourrait établir des mécanismes permettant de préserver à tout instant la sécurité d’approvisionnement européenne au sein de la chaine industrielle globale, dotant ainsi l’Europe des instruments nécessaires pour gérer son autonomie. 

Oui, l’Europe a l’ambition et les atouts nécessaires pour devenir un moteur de production industrielle dans les marchés d’avenir

Dernier élément, mais sans doute le plus important : dans les technologies de pointe hautement stratégiques, notre ambition est de transformer l’avantage compétitif européen en matière de recherche et d’innovation en déploiement industriel. Nous l’avons fait pour les vaccins. Nous y œuvrons dans les batteries et l’hydrogène. Nous réussirons pour les semi-conducteurs aussi. 

Je m’inscris en faux contre ceux qui voudraient que l’Europe se concentre uniquement sur la recherche et le design, laissant la production aux acteurs asiatiques et américains. Une autonomie stratégique sans usine de production est vouée à l’échec. C’est ce que nous enseigne la pénurie actuelle. Transférer ou atténuer une dépendance asiatique vers une dépendance américaine – même si nous sommes des alliés – n’apporte aucune garantie quant à la sécurité d’approvisionnement. Nous l’avons vu dans les vaccins : les chaines d’approvisionnement ont été coupées au nom de l’America First.

Dans les tensions géopolitiques actuelles, il est impératif que l’Europe puisse compter sur un appareil productif à la hauteur, tant en volume qu’en technologie avancée. Nous ne pouvons pas parier sur une « spécialisation géographique » ou répartition des taches au niveau mondial dans laquelle l’Europe serait cantonnée aux puces au-dessus de 20nm et les US et l’Asie fourniraient les puces en dessous de 5nm – le véritable marché d’avenir.  

Il ne s’agit pas de tout faire ou de tout relocaliser en Europe, mais d’anticiper les risques, les analyser, prendre les mesures adéquates et rééquilibrer les chaines d’approvisionnement. C’est pourquoi notre ambition est de passer de 10% de la production mondiale à 20% d’ici à 10 ans. Or comme le marché des semi-conducteurs va doubler en 10 ans (passant de €500 milliards à €1000 milliards), il s’agira en fait de quadrupler la capacité de production actuelle en Europe. Et la demande sera au rendez-vous dans un marché de la numérisation industrielle et de l’internet des objets en plein essor.  

Vaccins, parfaite illustration que l’Europe ne doit pas s’arrêter à l’effort de recherche

Au-delà des semi-conducteurs, ce dialogue avec les États-Unis, le Japon et la Corée a en effet confirmé la montée en puissance de l’Europe dans la production de vaccins : 1er continent en termes de vaccination (75% de la population adulte vaccinée) mais aussi en termes de production (300m de doses/mois) et premier exportateur (plus de 750m de doses exportées dans 110 pays).  

Face à cette réalité, les autorités américaines ont levé les restrictions de voyages entre l’UE et les US qui n’étaient plus justifiables. Et avec mon homologue américain en charge des vaccins, nous avons également lancé officiellement une Task Force conjointe UE/US afin de maintenir nos chaines d’approvisionnement ouvertes, et ce pour pouvoir continuer à vacciner l’Europe, les US et le monde.  

J’ai pu faire part du rôle de l’Europe dans la vaccination globale à nos partenaires asiatiques également. Car avec 250 millions de doses exportées vers le Japon (soit 1/3 de l’ensemble des exportations de l’Union), c’est bien l’Europe qui permet de vacciner à 100% le peuple japonais. De même en République de Corée, avec 44 millions de doses exportées, soit 70% des doses administrées, c’est bien l’Europe qui est aux côtés de ses partenaires. Dans cette perspective, j’ai porté avec force la nécessité de rétablir la réciprocité entre l’Europe et ces deux pays dans les conditions de voyages, et j’espère que des avancées rapides pourront être faites.  

Partenariats numériques avec l’Indo-Pacifique

 Retrait unilatéral de l’Afghanistan, annonce de la nouvelle alliance AUKUS… ma visite à Washington, Tokyo et Séoul a eu lieu sur une toile de fond particulière. 

Elle s’inscrit aussi dans le cadre de la stratégie de coopération de l’UE dans la région indo-pacifique que nous avons présentée il y a deux semaines. Nous y annoncions notamment que l’UE travaillera avec des partenaires tels que le Japon, la République de Corée et Singapore  pour établir une coopération technologique large mais aussi  répondre à nos dépendances stratégiques, notamment dans la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs, incluant dès lors aussi un dialogue avec Taiwan. 

Avec cette visite, nous avons donc commencé également à explorer les modalités de lancement de nos partenariats numériques avec le Japon et la Corée du Sud. 

J’ai pu sentir une véritable attente de nos interlocuteurs au Japon et en Corée pour ouvrir des discussions approfondies sur les questions numériques afin de jeter les ponts pour de nouveaux accords de partenariats numériques. Par exemple, je constate une convergence très forte sur les questions réglementaires, sur la volonté de coopérer sur les technologies mais aussi sur la question des standards, qui ne peut pas être laissée à la seule main de la Chine dans les instances internationales.  

Il nous faudra mettre en œuvre une stratégie coordonnée avec nos partenaires pour regagner cette capacité d’influence des standards, qui est la base de notre souveraineté. Les contacts initiaux ayant été établis, nos équipes respectives vont désormais travailler plus concrètement à l’élaboration de ces accords afin d’avancer vite.  

La vitesse, l’écoute, la capitalisation politique de nos succès (comme les vaccins), la clarté de nos ambitions et la préservation de nos intérêts, tels sont les paramètres d’une Europe géopolitique, d’une Europe puissance.